FRANCE :: Judith Ekwalla publie un nouveau roman Par Calvin Djouari

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LE SACRIFICE DE NOURA est le titre du nouveau roman de Judith Ekwalla (Broché). L’auteure de ce livre est une camerounaise qui vit au Sénégal depuis de longues années. Elle se fait appeler « La Princesse du Wouri », un nom qui rappelle le paysage romantique de sa région natale et de sa culture Sawa.

Avec cette nouvelle publication, Judith Ekwalla devient la représentante de l’écriture camerounaise dans le pays de Senghor et de  Mariama Bâ. Ce livre, écrit dans un style dense et attractif, combine de façon harmonieuse, dialogues, prose, esprit poétique pour une randonnée enrichissante au cœur des réalités plurielles de la littérature africaine. Même si elle est camerounaise, c’est d’abord la culture sénégalaise qui émerge et qui crée une pause significative dans le pays adoptif de l’écrivaine.

Le livre compte 132 pages et se compose de textes écrits à partir de la réalité d’une société qu’elle connaît assez bien. Ce roman qui pousse un cri de désenchantement, d’une blessure qui ne se cicatrise jamais dans nos coutumes africaines, montre comment nos traditions demeurent anachroniques. Dans ce roman qui vient d’être fraîchement publié, Judith Ekwalla nous plonge dans l’histoire de trois jeunes filles, Binta, Noura, Myriam, elle prend ainsi la voix de ces héroïnes en relatant dans des carnets dérobés, l’avenir des enfants volés en éclats ; une adolescence défigurée, une vie et un destin enterrés dans des liaisons sordides provoquées par ces hommes riches qui ne cessent de renouer avec les fantômes du passé.

Elle aborde avec la même force destructrice qui l’anime souvent dans ses écrits, en allant dans le sous-bassement des choses. Comme dans son précédent livre « Souvenirs sombres et clairs », le sacrifice de Noura est comme un message, à toutes les sociétés africaines. Judith Ekwalla est une grande habituée de la littérature anthropologique parce qu’elle a une grande maîtrise des peuples. Conséquence directe de son intégration et des relations qu’elle a tissées au fil des ans dans son pays d’accueil, appuyée par son amour ouvert à la culture sénégalaise. Passage  de Judith à la télé sénégalaise https://o-trim.co/jud

Le Sénégal, c’est un pays d’écrivains, les ombres des poètes parsèment les sentiers. Judith a puisé dans ces ombres-là une grande énergie qui nourrit grandement son imaginaire. Il faut le reconnaitre, le Sénégal est la mère des espaces littéraires africains. La pierre angulaire de la littérature africaine, c’est pourquoi Judith Ekwalla, se livre avec toute cette charge de fierté, c’est une initiative audacieuse de pénétrer la culture d’un peuple qu’on a adoptée et de la promouvoir à sa façon. Et tel que nous le constatons, son choix s’opère dans l’écriture. L’écriture lui permet d’aller dans les tréfonds des sociétés traditionnelles non pas avec le regard d’une intellectuelle curieuse, mais de l’écrivaine, parce que son travail de création et de production permet facilement de pénétrer l’âme des peuples.

L’histoire de ces trois jeunes nommées Binta, Noura et Myriam déchire notre âme et menace notre conscience rétablie. C’est une crise de trop, pour ces jeunes filles qui voient leur vie bouleverser de la sorte. Quelles sont les conséquences de cette situation sur leur propre vie ? Comment les proches vivent -ils un tel drame ? Le sacrifice de Noura répond à ces questions, qui exposent la terrible réalité de la vie des jeunes filles en Afrique.

Le livre est rédigé dans un contexte de crises généralisées. Les habitants de nos villages, aujourd’hui, font face à une crise sociale, une période de grande controverse au niveau mondial. On se questionne sur le rôle de l’écrivain dans son vécu. En dépit des situations de crise que traversent toutes les sociétés aujourd’hui, les jeunes filles aspirent à une belle vie, la vraie vie.

Dans leur désespoir, dans cet espoir, elles n’acceptent pas les affres d’un mariage précoce ou conditionné. Ce roman vise à faire germer l’espoir chez les jeunes filles qui doivent comprendre qu’elles ont la force qu’elles doivent se battre pour changer leur quotidien.

Le sacrifice de Noura remet en question toute une philosophie de transmission de nos traditions africaines. Aussi, ce roman devient un projet pour un temps qui se tourne vers une cuisante réalité qui sera la toile de fond de toutes les conversations futures. Ce livre aborde aussi la problématique d’une violence psychologique qui devient une partie de notre quotidien ; il n’est pas normal de nos jours que les jeunes filles vivent aujourd’hui dans un contexte de vie extrêmement difficile, un arrangement des mariages cocasses.

En fait, le choix de traduire la réalité sénégalaise, son vécu dans un nouveau genre littéraire s’imposait à Judith Ekwalla. Elle a ressenti un réel besoin de témoigner, d’exprimer dans un langage simple et clair la réalité des faits qu’elle observe comme une terreur des temps modernes, la dure réalité de la vie des jeunes filles des coins reculés.

Ce roman est un véritable plaidoyer pour le droit à la liberté de choix d’un conjoint. Le lecteur trouvera dans ce roman l’image des jeunes filles qui mènent un combat pour la liberté, et qui se bat pour l’essentiel. Un autre visage « du vous et du Moi » qui souffrent en silence est enfin dévoilée.

Un livre qui touche l’angle le plus difficile dans la profession d’écrivain qui exige l’observation et la dénonciation. On peut voir le risque que prend l’écrivain. Ce risque est grand. La vie de l’écrivain est compliquée par une série de causes qu’il défend. Il y a ici une exigence de la vie qui reste un engagement délicat.

Mais l’essentiel, quand l’écrivain épouse une idée ou que celui-ci se fond avec un projet d’écriture, cette union entraîne de grands sacrifices. C’est de ce sacrifice qu’il est question ici. On retrouve alors une Judith Ekwalla armée jusqu’aux dents où la passion va jouer un rôle moteur pour la poursuite de l’action qui fait le bonheur des lecteurs, mais aussi d’une société qui ne serait jamais sentie touchée, sans ce sacrifice.

Le lecteur a son regard. Mais un auteur reste propriétaire de ses idées, c’est une posture qui lui est chère. La lecture systématique d’un roman ne suffit pas pour comprendre sous forme synthétique sa pensée. Des problèmes de cheminement peuvent se poser, les critiques sont diverses, mais dans toute chose, il faut avoir du recul. Judith apparaît telle une romancière essayiste, plus comme un essayiste nouvelliste de talent ou alors comme une sociologue épistolaire. Cette construction néologique ne dérange en rien l’esprit de l’œuvre. 

Puisque cette construction reconnaît que la sociologie en dernier ressort est une science humaine et que les sciences humaines ne sont pas des sciences exactes. Ce qui reste exact, c’est l’espoir en la vie qui est permis, il suffit de se battre pour édifier un pont qui lie la pensée à l’autre rive et qui déterminera l’existence humaine dans sa complexité. Que ce roman fasse sa route et attire d’autres qui pourront être lus et écrits. Beaucoup voient en cette parution une écriture prospère riche de sens et prometteuse.

 
 

Source: camer.be